mardi 15 mai 2018

Trouvaille

C'est un morceau de papier jauni par le temps, taché à certains endroits, retrouvé parmi des documents de famille qui avaient étaient rangés dans une boite, oubliée depuis. C'est un fragment de vie, le témoin administratif d'une vie éphémère.

Guillaume est mon grand-oncle. Il est le frère ainé de mon grand-père paternel. C'est assez étonnant de lui donner ce lien de parenté - bien réel- sachant qu'il est décédé à 15 ans, son jeune frère encore bébé. Il est pour toujours figé dans l'histoire familiale et dans le temps comme fils ainé ou encore frère ainé ; lui donner le titre de "grand-oncle" c'est lui donner une vie qu'il n'a pas eu le temps de vivre.

Aucune photo, aucun portrait de cet ancêtre et à part ses actes de naissance et de décès, ce diplôme, qui lui donne une dimension sociale ; il a été élève à l'école publique de Chalabre dans l'Aude et à ce titre a réussi son certificat d'études primaires. Il n'a pas encore 13 ans, puisque né le 3 septembre 1891.

On imagine alors en ce mois de juin 1904 la fierté de ses parents et sa satisfaction personnelle d'avoir réussi. 



Le 15 novembre 1906 Guillaume devient grand frère. C'est Alfred, mon grand-père qui en cet automne pointe le bout de son nez tout rond. La relation fraternelle n'aura pas hélas le temps de s'installer. Le 21 avril 1907, Guillaume décède brutalement ; l'histoire familiale raconte qu'il avait longuement couru sous le soleil et qu'il s'était désaltéré avec de l'eau glacée d'une fontaine. Une congestion l'avait alors emporté.

Quand je pense à son histoire tragique, me viennent à l'esprit les vers de Boris Vian tirés de son poème "Le temps de vivre" : le contexte est certes différent ( la fuite haletante d'un évadé), mais la symbolique de l'exaltation de l'existence résonne fort quant au destin de Guillaume.

" Il a dévalé la colline
 Ses pieds faisaient rouler des pierres
 Là-haut entre les quatre murs
 La sirène chantait sans joie
 Il respirait l'odeur des arbres
 Avec son corps comme une forge
 La lumière l'accompagnait
 Et lui faisait danser son ombre
 Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il sautait a travers les herbes
 Il a cueilli deux feuilles jaunes
 Gorgées de sève et de soleil
 Les canons d'acier bleu crachaient
 Des courtes flammes de feu sec
 Pourvu qu'ils me laissent le temps
 Il est arrivé près de l'eau
 Il y a plongé son visage
 Il riait de joie il a bu
 Pourvu qu'ils me laissent le temps

 Il s'est relevé pour sauter
 Pourvu qu'ils me laissent le temps
 Une abeille de cuivre chaud
 L'a foudroyé sur l'autre rive
 Le sang et l'eau se sont mêlés

 Il avait eu le temps de voir
 Le temps de boire à ce ruisseau
 Le temps de porter à sa bouche
 Deux feuilles gorgées de soleil
 Le temps de rire aux assassins
 Le temps d'atteindre l'autre rive
 Le temps de courir vers la femme

 Il avait eu le temps de vivre"

Version audio 


jeudi 11 janvier 2018

Voeux et résolutions

Nouvelle année, nouvel élan qui donne envie de passer l'éponge sur les manquements et les ratés de l'année écoulée, laissant place à une belle ardoise immaculée où les voeux et les désirs s'écrivent à la craie blanche. Animés d'une conviction propice à ces moments où tout nous semble possible à nouveau, on formule des voeux pour ceux qui nous entourent et on énonce ses bonnes résolutions prenant le monde à témoin, comme si le fait de les formuler à haute voix nous donnait l'obligation de les tenir.

Alors qu'on ne souhaite que le meilleur pour les autres, nous voici au moment des résolutions dans l'examen de conscience le plus strict, l'auto-critique la plus acerbe en pointant du doigt tout ce qu'on a manqué, toutes les résolutions non tenues qui nous renvoient tel un miroir grossissant tous nos défauts, toutes nos faiblesses augmentées, nous faisant jurer que cette fois-ci c'est la bonne, on va changer, on va progresser, on va faire preuve de volonté, de fermeté, de rigueur.

Cette année j'ai décidé de bien me traiter et de m'inclure dans ce que je souhaite aux autres ; aucun bilan, aucune résolution mais juste des voeux de généalogie heureuse et joyeuse, de partage sur les blogs et les réseaux sociaux, de découvertes d'histoires drôles et insolites, de recherches toujours passionnées, d'entraide dans nos épines et de solidarité dans ce qui nous touche au quotidien. Tout ce que j'ai accompli cette année relève des hasards et des opportunités saisies. Mes résolutions rigides pour 2017 n'ont pas tenu longtemps face à l'énergie et la vitalité des imprévisibles rencontres et de la conduite de projets inspirants.

Je ne sais pas ce que sera mon blog cette année, les projets d'écriture et de publications se sont retrouvés malmenés suite à des réactions familiales auxquelles je ne m'attendais pas et qui m'ont quelque peu destabilisées ; je ne veux heurter personne, ni accaparer l'existence de nos ancêtres qui au final n'appartiennent à personne. Alors on verra bien, je le garde comme média pour la passeuse d'histoire que je suis. De mon travail et de mes rencontres naitront bien des billets que je serai heureuse de partager.

Belle année à nous tous.




mardi 7 novembre 2017

L'exode de Mamène

Samedi dernier, lors de l'assemblée annuelle de l'association Henri Bachelin - association dont je suis membre et dont l'objet est de promouvoir et de faire découvrir ou re-découvrir l'oeuvre de cet écrivain d'origine moravandelle - ma cousine et moi-même avons fait une lecture d'un texte écrit en juillet 1940 par notre arrière-grand-mère commune, Marie, dite Mamène.

Henri Bachelin
crédit photo : le Journal du centre
La lecture venait faire écho aux commentaires d'Henri Bachelin sur l'entrée des allemands à Paris en juin 1940.

Dans ce texte, elle raconte son exode, accompagnée de sa dernière fille et de son fiancé, de l'oncle de ce dernier et d'une amie de la famille, ils ont tenté, depuis Lormes dans la Nièvre, de franchir la Loire pour aller se réfugier en Auvergne, pas très loin de Vichy.

Marie et son époux Pierre début 1900.
crédit photo : Jourda

C'est un récit poignant écrit quelques semaine après que le faits se sont déroulés ; elle relate six journées durant lesquelles, elle et les siens ont vécu dans la crainte, le chaos, l'incertitude engendrée par de fausses nouvelles, des rumeurs en tout genre.

Je connais ce texte depuis plusieurs années ; à chaque fois je me dis que je devrais partager ce témoignage sur mon blog, tant pour sa qualité testimoniale que pour pour ses qualités littéraires intrasèques. Mon arrière grand-mère avait une très jolie plume. Mais à chaque fois, je reculais devant la tâche, ne sachant pas par quel bout m'y prendre.

Dans un premier temps, j'ai retranscrit le texte pour en avoir un exemplaire plus lisible, plus facile à annoter. Et puis, ce premier travail fait, le texte est resté bien au chaud dans la mémoire de mon ordinateur. Je pense que je n'étais pas prête.

Lorsque le président de l'association Bachelin - qui avait eu connaissance de ce texte - m'a demandé si ma cousine - également membre de l'association - et moi même pourrions donner lecture, j'ai non seulement accepté, mais j'ai vu là l'occasion de me ressaisir de ce texte et de mettre mon projet à exécution.

Ma cousine et moi avons fait une première lecture de répétition chez elle. Or c'est elle et sa famille qui habite aujourd'hui la maison de nos ancêtres. Cette première séance, là où il y a 77 ans, notre arrière-grand mère s'est assise, a eu le besoin de consigner par écrit tout ce qu'elle avait traversé, a pris la tournure d'une séance de vspiritisme. Tous les esprits de ces chers disparus étaient au-dessus de la table autour de laquelle nous avions pris place.

Notre lecture à deux voix l'après-midi même devant l'assemblée a été très inspirée, très habitée. L'assistance a été captivée par ce récit haletant et petit à petit a été gagnée par l'émotion.

Forte de cette expèrience, je publierai dans les semaines qui viennent sous forme de feuilleton-illustré et remis en situation, ce récit. A suivre donc...